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Histórias da História

De l’effet de la dette sur la démocratie, de Terre-Neuve à la Grèce - Fabien Hassan

Le 7 juin 2012, les médias du monde entier prennent conscience de la violence des rapports politiques en Grèce lors de l’agression en direct à la télévision d’une députée par un membre du parti néonazi, Aube dorée. Rena Dourou, députée du parti de gauche Syriza, reçoit un verre d’eau en pleine figure.

 

 

Depuis, Rena Dourou consacre toute son énergie à éviter que l’austérité ne détruise les fondements fragiles de la démocratie en Grèce, pays qui était dirigé par la dictature des Colonels jusqu’en 1974. En avril, Mme Dourou donne une série de conférences dans des universités américaines pour expliquer la situation de son pays. Elle ne cesse d’employer les mots «colonie», «colonisation», ou «impérialisme» pour décrire l’attitude actuelle de la troïka (FMI, UE, BCE), et s’insurge contre ce qu’elle perçoit comme des violations insupportables de la souveraineté du peuple grec et de son Parlement.

La réaction des étudiants et professeurs américains est prudente, polie, mais ferme : ils rappellent point par point les éléments qui distinguent l’attitude de l’UE d’un néocolonialisme économique. La plupart mettront ce vocabulaire sur le compte de l’exaspération - légitime - de Mme Dourou, alors que le taux de chômage a atteint 27,2 % en Grèce au premier trimestre 2013. Mais au-delà de la forme, la question reste importante : la dette peut-elle faire tomber une démocratie ?

L’histoire financière regorge de guerres et d’invasions déclenchées pour recouvrer une dette impayée par un autre Etat. Mais ces épisodes n’éclairent pas beaucoup la situation actuelle. Par contre, en 1933, une petite démocratie, située au sein d’un ensemble supranational plus vaste, renonce à sa souveraineté pour tenter de régler le problème de sa dette. Une dictature temporaire succède alors à un régime parlementaire.

Cette histoire est celle de l’île de Terre-Neuve, actuellement rattachée à la province de Terre-Neuve-et-Labrador, au Canada. En 1832, Terre-Neuve, colonie britannique, se dote d’un Parlement. En 1855, l’île deviendra le premier dominionautonome de l’Empire britannique, bien avant le Canada, l’Australie ou l’Afrique du Sud.

En 1933, Terre-Neuve est frappée par une grave crise économique. Incapable de faire face à ses dettes, l’île risque de faire défaut. Pour éviter ce scénario, une solution extrême est choisie : Terre-Neuve renonce à son indépendance, et à la démocratie. Une Commission royale britannique spéciale met en place une dictature temporaire. Membre de cette Commission, un haut fonctionnaire anglais, Thomas Lodge, publiera en 1939 le récit de cette expérience extraordinaire dans son livre, la Dictature à Terre-Neuve.

 

Lodge y explique que la couronne britannique considérait un défaut souverain au sein de l’Empire comme totalement impensable, alors même que de nombreux pays du monde recouraient à cette solution pour se sortir des difficultés issues de la crise de 1929. De même, les leaders de la zone euro ont longtemps affirmé qu’un défaut souverain était tout simplement inenvisageable.

Autre analogie avec le cas grec : la moralisation de la crise de la dette. Selon Lodge, la lecture d’un rapport sur Terre-Neuve donne l’impression qu’ «il y a, dans les conditions politiques locales, quelque chose d’assez unique, comparable seulement à l’état moral de Sodome et Gomorrhe dans les temps bibliques. Sans doute, chacune des affirmations contenues dans le rapport est littéralement exacte, mais l’impression globale qui en résulte est trompeuse.» En effet, la principale cause de la crise est une chute brutale des prix du poisson, principale ressource de l’île. Cette caricature morale, intériorisée par la population de Terre-Neuve au point de s’en remettre à la bienveillance de la couronne anglaise, rappelle la dénonciation de la soi-disant paresse inhérente à la culture méditerranéenne.

Comme la Grèce, Terre-Neuve dispose pourtant d’un actif inestimable : «La beauté du paysage combinée en été au charme du climat.» Mais Lodge sait bien qu’il ne peut pas compter sur le tourisme pour relancer l’économie : «Actuellement, il y a trop de pauvreté à Terre-Neuve pour en faire un lieu attirant aux yeux du touriste ordinaire.» En Grèce, ce sont les difficultés économiques du reste de l’Europe qui freinent le secteur du tourisme, un secteur qui représente tout de même 16,5 % du PIB en 2012 selon la Sete, l’association des entreprises grecques de tourisme.

Malgré une bonne volonté indiscutable et une compétence économique certaine, la Commission royale échouera sur tous les plans, après avoir imposé à l’île cinq années de réformes douloureuses. Lodge écrit lui-même : «Après cinq ans sous le pouvoir de la Commission, Terre-Neuve est économiquement plus pauvre qu’elle ne l’était avant. […] Politiquement, Terre-Neuve est plus pauvre qu’il y a cinq ans en raison d’une absence quasi totale d’empathie entre le gouvernement et le peuple.» La dernière phrase du livre de Lodge sonne comme un avertissement pour la technocratie européenne : «Avoir abandonné le principe de démocratie sans parvenir à redresser la situation économique constitue un péché impardonnable.»

Finalement, la solution au problème de la dette à Terre-Neuve n’adviendra qu’en 1949, avec le rattachement au Canada, qui s’est engagé à reprendre 90 % de la dette de l’île. Terre-Neuve ne retrouvera jamais sa souveraineté. Comme le souligne l’économiste David Hale, qui a attiré l’attention sur cette histoire dans un article de 2003, à cause de la dette, le plus ancien Parlement de l’Empire britannique, après celui de Londres, a été aboli et une dictature, certes éclairée, a été imposée à 280 000 personnes qui avaient connu soixante-dix-huit années successives de démocratie. La Grèce n’en est pas là, heureusement. Mais l’histoire nous montre que l’acharnement de l’UE à sauver ce pays par l’interventionnisme extérieur, même avec les meilleures intentions, peut aboutir à un affaiblissement durable de la démocratie grecque.

 

Libération, 10.5.2013

 

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